Le 17 septembre 2026, l’architecte et chercheuse ghanéo-britannique Nana Biamah-Ofosu présentait « Contre-histoires avec Nana Biamah-Ofosu » au Centre Canadien d’Architecture (CCA). Dans le cadre de sa résidence de recherche, elle revenait sur plusieurs de ses projets et recherches autour de l’architecture africaine, de ses formes d’habitat, de ses histoires et de ses modes de transmission.
La conférence fait également écho à un projet à venir au CCA : Biamah-Ofosu est l’une des trois commissaires, avec les architectes Olayinka Dosekun-Adeji et Farida Abu-Bakare, de l’exposition Sortis du cadre : Gillian Hopwood et John Godwin, prévue d’avril 2027 à mars 2028. Installés à Lagos en 1954, les deux architectes ont développé une pratique qui traverse six décennies, du Nigeria post-indépendance au XXIe siècle. Leur fonds, récemment donné au CCA, sera relu à partir de questions contemporaines liées à la croissance urbaine, au patrimoine et à la communauté.
Habiter comme une histoire
La maison-compound constitue l’un des points de départ de la recherche de Biamah-Ofosu. Présente dans plusieurs régions d’Afrique, cette typologie lui permet d’interroger l’architecture à travers les manières d’habiter. Dans Common, Communal, Community, elle documente trois maisons de différentes régions du Ghana, en s’intéressant à leurs matériaux, leurs formes et leur organisation spatiale, mais surtout à ce qu’elles révèlent des modes de vie.
La cour centrale et la véranda organisent différents degrés d’intimité et de vie collective. La forme de ces maisons reflète la vie familiale, les pratiques spirituelles et religieuses de leurs occupants, tout en répondant aux caractéristiques de leur environnement. Elles témoignent ainsi de l’évolution de l’habitat au Ghana, marquée par des transformations sociales et économiques. Avec l’urbanisation, les formes évoluent et s’adaptent à de nouveaux usages.
Élargir l’archive
Cette attention aux modes de vie rejoint sa réflexion sur l’archive, nourrie par le sociologue Stuart Hall. Pour Biamah-Ofosu, une archive doit rester « présente, continue, inachevée, ouverte ». Elle cherche ainsi à dépasser les archives institutionnelles en s’intéressant également aux récits oraux, à la musique et aux différentes formes de documentation visuelle et imprimée, notamment les photographies, les magazines, les affiches et les pochettes de disques.
Cette démarche est particulièrement visible dans son travail sur le Tropical Modernism en Afrique de l’Ouest. Les archives produites pendant la période coloniale britannique laissent notamment des zones d’ombre sur la contribution des architectes africains à cette histoire. Biamah-Ofosu élargit alors son enquête à des sources non institutionnelles, qui permettent de faire émerger d’autres récits sur l’architecture et son rôle dans les sociétés ouest-africaines, notamment au Ghana, où elle se retrouve liée aux imaginaires populaires et aux revendications liées aux indépendances.
Elle remet ainsi en question une conception de la modernité architecturale largement définie depuis l’Europe, qui tend à placer l’Afrique dans une position de réception plutôt que d’action. Son travail s’intéresse au contraire à la manière dont cette modernité a été appropriée, adaptée et transformée par les architectes et les sociétés ouest-africaines, tout en révélant les rapports de pouvoir et les histoires qu’elle peut laisser dans l’ombre.
Les contradictions de la modernité
Cette réflexion rejoint celle de l’architecte Lesley Lokko, pour qui l’histoire de la décarbonisation est indissociable de la décolonisation. Elle rappelle que le corps noir a constitué la toute première unité d’énergie de l’Europe et que notre rapport aux ressources s’inscrit historiquement dans une dynamique d’exploitation et de fragilité. C’est dans ce sillage que Biamah-Ofosu évoque notamment le barrage d’Akosombo, construit sur le fleuve Volta après l’indépendance du Ghana. Pensé comme un grand projet d’infrastructure et de modernisation nationale, le barrage a entraîné la création du lac Volta et le déplacement de 80 000 personnes.
Ce projet permet ainsi de regarder autrement les récits de progrès : derrière une infrastructure pensée pour construire la modernité nationale se trouvent aussi des territoires transformés, des communautés déplacées et des histoires qui ont été effacées
Des temporalités qui se superposent
La notion de temporalité traverse cette démarche. Biamah-Ofosu ne cherche pas à raconter l’architecture africaine comme une succession linéaire de périodes, mais à faire apparaître la manière dont plusieurs temporalités peuvent coexister : héritages précoloniaux, périodes coloniales, indépendances et relectures contemporaines.
Dans Tropical Modernism: Architecture & Power in West Africa, elle met ainsi en relation l’héritage colonial du mouvement, son appropriation par des architectes ouest-africains après les indépendances et sa relecture actuelle. Son travail sur le panafricanisme procède de la même manière, en faisant dialoguer différentes histoires, géographies et générations.
Ces temporalités ne sont donc pas seulement des périodes qui se succèdent. Elles continuent de se croiser dans le présent, à travers les bâtiments, les archives et les récits. Dans le travail de Biamah-Ofosu, l’architecture de l’Afrique apparaît ainsi comme un espace où plusieurs histoires et formes de transmission continuent de coexister.

